la renaissance de la famille Procopio - Truka
entretien avec Cicera Procopio, professeure d'art indigène Truka dans la communauté Truka de l'île d'Assunção, et avec dona Lurdes, la mère de cette grande famille Procopio qui m'a accueillie deux jours.
Cicera :
Au village, la tribu on dit souvent que c'est la tribu du carua. Tous nos
vêtements traditionnels sont faits à partir du carua. De tout l'artisanat, et de toutes les matières premières qui existent, celle qui a le plus à voir avec notre peuple Truká, c'est la carua. Il y a aussi la calebasse, dont on fait le maracá. L’aldéia (village) est né du carua, est couvert de carua, et tout l’artisanat qui est important est fait de carua. On utilise la puxa (sorte de coiffe), la cataioba (jupe), faits de carua. Et puis vient la calebasse pour le maraca et la racine de la jurema (arbre du sertão) pour fabriquer le kuaki (sorte de pipe).
Dona Lourdes :
De la jurema vient le kuaki, et vient aussi la boisson : la jurema. (boisson utilisée lors de rituels) ;
Dans le rituel de notre aldéia, le carua est important parce que c’est de lui qu’on reçoit la force de nos Encantados. Quand on prie dans notre tribu, on utilise notre atavi (l’ensemble des habits et objets rituels) sinon notre travail n’a pas de force. On doit porter la jupe, la cataioba, parce qu’elle contient la force de la forêt, la force du carua. La pujá aussi est importante, elle couvre notre tête, elle renforce encore plus la force qu’on peut recevoir pour que notre travail [spirituel] soit complet. Et le kuaki sert pour la défumation, et comme ça nos travaux [spirituels] ont plus de force et de lumière. Moi ce que je pense, c’est que si on fait le travail sans tous les habits, sans l’atavi, ça reste une chose pesante, sans force, mais quand tout le monde est avec ses atavi, avec sa foi, notre travail [spirituel] est plus facile, léger, comme si on recevait cette force, qui vient des encantados. C’est cela que ça signifie pour nous, ça signifie recevoir cette force, celle qui vient de notre Mãe Natureza (mère nature).
Cicera :
Le maracá, dans notre rituel, est utilisé pour appeler les encantos, pour donner force au travail spirituel. Le kuaki, quand on défume, écarte les choses mauvaises, et appelle les bonnes. Chaque objet a sa fonction.
Avec le collier c’est particulier. J’ai le mien. Je l’ai offert à un Encanto, et celui-ci va me protéger. Quand je suis dans le rituel, je suis avec ce collier, que j’ai offert à cet encanto, que j’utilise en son nom, je l’ai offert, je l’ai fabriqué en pensant à lui, cet Encantado de Luz, et ainsi pendant le travail, je suis avec lui, je suis gardée par cet encantado. Ainsi, même le collier qu’on utilise a un sens. Il a un maître. Il sert à obtenir force, protection, lumière…
Chacune des pièces de l’habillement a un sens, une signification, et a tout à voir avec notre rituel, notre spiritualité, avec nos Encantados de Luz qui nous protègent et nous guident.
Je travaille pas pour faire de l’artisanat juste comme ça, juste pour vendre. Non. L’artisanat qui vient de l’intérieur de notre rituel, de notre culture, qui vient de nos racines, il est travaillé dans ce sens, du côté spirituel. Quand on sait que c’est pour le rituel, que c’est pour apporter de la force, alors on travaille en y mettant vraiment les pensées positives, avec foi, pour que ça marche. Il y a des gens qui disent qu’ils font plusieurs fois la même pièce, pour gagner du temps. Moi je ne vois pas les choses comme ça. Quand on travaille, on sait que c’est avec respect, dans le sens du rituel, que c’est une chose qui vient de nos racines, et on le fait avec amour et foi.
Dona Lourdes
Quand nous sommes venus ici pour la première retomada (action de récupération des terres), en 1995, on ne savait rien. Au début on a acheté les habits. Et c’est mon mari ensuite qui a commencé à s’en occuper, à faire les jupes, la puja, les sacoches, toutes ces choses pour les rituels, les travaux [spirituels] de la retomada. Et il l’a fait sans jamais avoir vu faire avant, sans que personne ne lui ait montré. On a acheté les premières et puis après, rapidement, on a déjà commencé à entrer dans la caatinga (forêt du sertão), à ramasser le carua, à retirer la fibre, à la battre, etc. Le plus difficile, c’est la première fois, mais tu peux me croire, après, tout devient facile. Mon mari fait ces colliers, sans jamais en avoir vu. Ça vient d’un don. C’est ce don, et les encantados, qui font que la personne entre dans la forêt, avec foi, et avec foi en Mãe Natureza, elle trouve, et tout devient facile !
Cicera :
Ici, quand on est venu pour reprendre les terres, dans notre famille, ça a été une renaissance. Comme maman l’a dit, quand on est venu, on ne savait pas. On savait parce que papa nous en parlait, de nos ancêtres, mais on n’avait jamais vu une aldéia. C’est alors qu’on est « re-né », comme on était déjà, mais qu’on ne savait pas qu’on était. Subitement, devenir artisans, connaisseurs de la nature, recueillir les matériaux dans la nature, voir un arbre et savoir que cet arbre-là sert pour ceci, que ça va marcher… tout ça sans que jamais personne ne nous l’ait enseigné. Ça a été une renaissance, comme si c’avait toujours été comme ça, mais que ça se révélait à ce moment-là.
Dona Lourdes
Par exemple le rituel. Depuis la première fois, il est respecté ici, sur ce bout de terre... Tous mes enfants respectent et savent. Ils savent danser le toré (rituel) et respectent : on dirait qu’ils sont nés là-dedans !
Cicera :
Le côté du espiritu alto (esprit haut/grand esprit ?), des encantados,
ici, est très fort. Quelqu’un qui a la
foi, voit que c’est fort. Parce que nous on venait d’une vie différente, et subitement quand on est venus, ça a été comme si on n’était jamais sortis d’ici, comme si on était né ici, dedans. Ce qu’on a ici, à l’intérieur [de la communauté], est précieux, pas pour une question matérielle, mais dans
notre culture. Pour nous, dans la famille, c’est très important, notre culture, notre origine, tout ce qui traite de notre histoire. Ça peut tout vous ouvrir. C’est notre histoire. C’est nous. Si on ne donne pas d’importance à ça, en premier lieu à Dieu, et en second, à son histoire, à sa culture, alors, ça n’a pas de sens, pas de valeur. Ce qui nous donne de la valeur, c’est notre histoire, notre culture et le respect qu’on a pour ça. Pour être indien
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Cicera :
C’est une histoire qui nous est arrivée à nous, ici même, dans la caatinga. La caatinga, pour nous, a beaucoup d’importance, c’est elle qui détient la science [spirituelle]. Toute la valeur qu’on a dans notre rituel, dans notre culture, rien de cela n’existerait sans la caatinga. Bon, et des choses nous sont arrivées.
Dona Lourdes :
Un jour de manifestation des Truka en ville, nous sommes partis tous en ville, et elle est restée ici à la maison. Quand il a fait nuit, elle a ouvert la porte, pensant qu’on revenait, elle dit qu’elle a ouvert la porte et a vu comme si venait un rituel, descendant dans la caatinga. C’était les encantados, qui cherchaient ces pierres [sacrées], dans la caatinga, balançant le maracá, dansant le toré. Et elle, restant à nous attendre, et eux, jouant du maracá. Nous là-bas en ville, et eux dans leur fête, et elle qui écoutait.
Cicera :
C’est ça. On avait travaillé beaucoup [pour préparer la manifestation], c’était la première fois que l’aldéia
Truká allait là en ville, et on avait travaillé une trentaine de pièces de l’atavi. Et bon, à ce moment-là, je ne comprenais pas encore tout ce côté spirituel. Je ne voyais pas les choses comme je les vois maitenant. Je travaillais pour aider, parce que père travaillait, et aussi parce que j’aimais bien, et je faisais ça presque comme une distraction, mais il n’y avait pas encore ce côté spirituel, qui fait que tout ce que tu fais a une importance, que rien n’est fait sans un motif supérieur et a un sens et une force supérieure.
Et c’est alors qu’est arrivé ce que mère a raconté. Et depuis ce jour jusqu’à maintenant, j’ai appris, ils m’ont enseigné, j’ai appris dans le quotidien, et dans le rituel, que chaque chose a son maître, que chacune a une force et un pouvoir, et un encanto derrière.
Quand j’entre dans la caatinga, je n’entre plus comme j’entrais dans ce temps là.
Celui qui travaillait plus, alors, c’était
père, nous, on aidait… J’entrais dans la caatinga pour entrer… avec respect, parce que père était plus âgé, et qu’il nous passait cet enseignement, je respectais le fait qu’il y avait un maître dans la caatinga, qu’il y a cet encanto… Mais je respectais pour lui, pour père, pour l’enseignement qu’il passait, mais pour moi, je n’y croyais pas beaucoup, je ne me dédiais pas au travail spirituel. C’est après que ça c’est arrivé que je me suis mise à respecter plus, et à croire que tout ce que je fais, tout ce qui est fait à l’intérieur de l’aldéia, jusqu’à une peinture, c’est parce que quelqu’un l’a déterminé, il y a quelqu’un qui a cette force, et qui pointe, qui montre que c’est cette chose particulière qui doit être faite et arriver. Je n’avais jamais rien vu de ma vie, rien entendu. J’ai l’impression que ça
a été : « A partir d’aujourd’hui, tu vas croire, et tu vas créer, élever quelque chose au sein de cette aldéia, cette fibre de carua que tu viens chercher dans la forêt, il y a quelqu’un là, qui est maître ! »
******************************Dona Lourdes
Quand on est venus habiter ici, dans la roça [champ, habitation en dehors d’une aldéia], les gens disaient qu’ici jamais personne n’avait habité, que ce n’était pas un terrain pour habiter, qu’on n’allait pas s’y faire. Mais avec notre grande famille, cette ancienne école c’était bien, pour nous. Ici les gens disaient que quand c’était la nuit, il y avait des habitants de l’eau, que c’était là qu’ils habitaient. Crois-moi, ici, il y avait des nuits où on fermait tout, mais la maison était infestée par l’odeur du poisson ! On avait l’impression qu’ils venaient manger sur la berge du fleuve ! Ma petite dernière a commencé à rêver d’eux, courant derrière elle, et elle se réveillait tout le temps effrayée. J’ai raconté à une voisine, parce que tout éta
it nouveau pour nous, on ne connaissait rien, et eux, les indiens qui étaient restés ici, ils connaissaient plus d’histoires, ils savaient ce qui se passait. Et cette voisine m’a dit que c’était parce qu’on était venu habiter tout près de chez eux. Mais elle m’a dit qu’avec le temps, ils allaient s’accoutumer à nous, et que nous on s’habituerait à eux. Ma benjamine n’avait pas de répit, chaque fois quand elle allait dormir, ils arrivaient. Mais avec le temps, ils se sont habitués, et nous aussi, et depuis, pronto, fini l’odeur de poisson.
Cicera :
La question, c’est de respecter. Parce qu’il y a des gens qui utilisent le fleuve sans respecter, pour faire des choses pour lequel le fleuve n’est pas fait, etc.
Ici on respecte. A leur heure, on va pas au bord du fleuve, et on ne fait de bêtises avec le fleuve….
On doit croire à ça, et respecter, que chacun a son habitat, son domicile. Nous on a le nôtre, et dans le fleuve, il y a des habitants, aussi. Je crois que c’est pour ça qu’on est resté ici, qu’on y est heureux, sur ce morceau de terre. Tout le monde croyait qu’on ne resterait pas ici, voyait beaucoup de choses…. Mais ici, il n’y a rien pour assombrir, attrister, rien pour effrayer, tout est dans le respect !





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